La récurrente question de la détermination du début et de
la fin de Ramadan par la visibilité du croissant lunaire occasionne chaque
années des polémiques dans la communauté musulmane. Les règles religieuses
et scientifiques cèdent devant les manœuvres pour le leadership de certains
pays musulmans... ou devant l’ignorance !
Par bonheur, le magazine scientifique la Recherche
(janvier 1999, p. 66-71) donne la parole à deux experts : Karim Meziane,
docteur en astrophysique, chercheur au Space Sciences Laboratory à
Berkeley, a travaillé à l’Observatoire d’Alger (1991-95) ; Nidhal Guessoum
astrophysicien, a passé deux ans au Goddard Space Flight Center de la
Nasa, dirigé l’Institut de physique à l’université de Blida et depuis 1994,
est professeur au College of technological studies du Koweït.
Ces deux auteurs expliquent que les ’tensions entre
jurisconsultes proviennent de ce que l’observation du croissant, insérée dans
une démarche religieuse, n’est assimilée que secondairement à une observation
astronomique’ mais ’d’abord comme un ’témoignage’
dont la véracité ne dépendrait que de la piété’. Pourtant, le
rejet de l’astronomie n’a jamais été unanime. Plusieurs savants médiévaux,
entre le VIIIe et le XIe s., se sont attachés à résoudre scientifiquement la
question : Ibn Tariq, Al-Khwarizmi , Al-Battani, Tabari, Ibn Yunus... Les
conditions de visibilité alors élaborées mettent en avant la distance
angulaire Lune-Soleil, le délai entre les couchers successifs des deux astres,
l’azimut et la distance Terre-Lune... Au XIVe s., Assoubki, de l’école shafiite,
’déclarait nulle toute observation considérée comme impossible par la
science’.
Un Ramadan annoncé... avant la Nouvelle Lune !
L’article rend publiques les conclusions d’une suggestive
étude évaluant les discordances entre les calculs astronomiques 1 et les dates
religieuses décrétées officiellement en Algérie entre 1963 et 1994 (en
précisant que pour les pays du Moyen-Orient, les cas de désaccords sont encore
plus nombreux). On relève ainsi ’l’existence d’un nombre élevé de cas
où le mois [de Ramadan] a été décrété par les autorités, alors que la
conjonction n’avait même encore eu lieu et/ou que le Lune s’était couchée
avant le Soleil (l’observation étant alors strictement impossible)’ !!
Les experts concluent par ce paradoxe : ’nous avons une question à
laquelle il est possible de fournir une réponse rigoureuse [mais aussi] une
évidente réticence du corps social à adopter la solution proposée’.
Michel RENARD
1 - Avec notamment trois critères de rejet qui stipulent que
jamais un croissant n’a été observé :
1) lorsque son âge est inférieur à 15 heures,
2) lorsque le délai entre les couchers de la Lune et du
Soleil est inférieur à 22 mn,
3) et lorsque que la distance angulaire Lune-Soleil est
inférieure à 7° (critère de Danjon).
Dates du Ramadan : des sommets d’absurdité !
une lettre de lecteur (Gennevilliers)
Bismillah
le 9 janvier 1999
revue Islam de France
Monsieur
Chaque année, nos imams nous enjoignent de commencer à
jeûner à un moment où il est complètement impossible de voir le croissant
lunaire, compte tenu des lois astronomiques qui conditionnent l’observation du
croissant, lois qu’un enfant comprendrait. Maintenant, si c’est sur un autre
critère que nos imams se basent, on serait heureux de le connaître (en tous
cas, ce ne peut être parce que qu’on s’en remet à la vision d’un autre pays
musulman, car les pays qui commencent les premiers sont en général aussi de
grands spécialistes de l’observation ’impossible’).
Inutile de dire que l’Islam est la risée des personnes ayant
une très vague connaissance de l’astronomie. À titre d’exemple, voici le ton
d’une réponse de Ciel et Espace, revue de la très officielle Association
Françaises d’Astronomie à l’un de ses lecteurs algériens dans un des
numéros de 1995 : l’ironie à peine dissimulée du point d’exclamation ne vous
échappera pas : ’Notons par ailleurs qu’observer le premier croissant
le soir même du 1er mars, c’est-à-dire moins d’une dizaine d’heures après la
Nouvelle Lune, relève de l’exploit !’
Cette revue prend d’ailleurs, légitimement, un malin plaisir
à publier un article sur le sujet en plein Ramadan 1998-99, ce qui tombe bien
puisqu’on atteint des sommets d’absurdité cette année. Je profite donc de la
naissance de votre revue pour vous demander à vous, et par votre
intermédiaire, à ces ’savants’, sur la base de quelle
’preuve’ se fondent ces décisions ? Je vous remercie de bien vouloir
publier cette lettre.
Voici les explications du numéro de Ciel et Espace de
septembre 1995 qui résume ce problème et donne quelques chiffres utiles à
connaître :
’Les astronomes ont pris l’habitude d’appeler Nouvelle
Lune l’instant où notre satellite naturel se trouve en conjonction avec le
Soleil. Du fait de l’inclinaison d’environ 5° de son plan de rotation autour de
la Terre par rapport à l’écliptique, la Lune se trouve alors apparemment
au-dessus ou en-dessous du disque solaire. Néanmoins, les mouvements relatifs
de ces trois corps ramènent régulièrement des Nouvelles Lunes qui occultent
le Soleil et provoquent les éclipses...
La Lune n’émettant aucune lumière par elle-même, il nous
est impossible de la voir durant la période qui entoure sa conjonction avec le
Soleil puisque, d’une part, elle nous présente sa face non éclairée et,
d’autre part, l’éclat intense du Soleil diffusé par l’atmosphère nous
éblouit. Quelques heures après cette conjonction luni-solaire quasi mensuelle,
le premier croissant de lune devient visible à l’ouest juste après le coucher
du Soleil. Les observateurs ont coutume de l’appeler la ’jeune
Lune’...
Dans les années 30, l’astronome français André Danjon a
calculé qu’il était impossible de percevoir un croissant tant que la distance
apparente entre la Lune et le Soleil - l’élongation - était inférieure à
7°. Selon les lunaisons, il faut entre dix et douze heures pour que notre
satellite acquière cette élongation minimale. Jusque-là, l’éclat du fil
d’argent sélène est inférieur à l’éclat moyen du ciel environnant. De fait,
les records dûment homologués montrent que les meilleurs observateurs ne sont
jamais descendus sous la barre des quatorze heures à l’œil nu - le record
actuel est détenu par un groupe d’étudiants du Nouveau-Mexique qui, le 5 mai
1989, a observé une Lune de 14 h 51 mn. Bien sûr, il est possible de
s’approcher un peu plus de la limite fatidique en utilisant une paire de
jumelles mais, même à l’aide d’une paire de 11*80, Robert Victor n’a pu faire
mieux que 13 h 28 mn lors de cette même soirée du 5 mai
1989...’.
L’annonce du début du Ramadan 1997 le lundi 29 décembre
1997 au soir, alors que le Nouvelle Lune était à 16 H 57, soit à peu près en
même temps que le maghreb [la prière] en France est donc aberrante. Que dire
de cette année où l’annonce a été faite le vendredi 18 décembre 1998 au
soir alors même que la Nouvelle Lune n’avait lieu que ce même soir, bien
après le maghreb, à 23 h 42. Cette manie d’avancer toujours plus, par rapport
à un calendrier déterminé selon les critères traditionnels de l’Islam, le
début du Ramadan provoquera cette année une situation encore plus cocasse : à
la fin du 29e jour de jeûne, les musulmans observeront le samedi 16 janvier au
maghreb un ciel dans lequel ils n’auront aucune chance de voir la ’jeune
Lune’ puisque la Nouvelle Lune n’aura lieu que le jour suivant, le dimanche
17 à 16 h 47, soir où elle ne sera d’ailleurs pas plus observable.
Heureusement, la tajtami’u ummati ala dalala. n
PS - J’envoie une copie de cette lettre à M. Boubakeur.
La conjonction Lune-Soleil précède l’apparition du
Croissant. À chaque Nouvelle Lune (quand on ne la voit plus dans le ciel)
l’astre est en conjonction avec le Soleil et donc invisible car il nous
présente sa face obscure. Il faut au minimum 15 heures pour que la Lune se soit
suffisament déplacée et qu’un mince croissant soit visible.
Ramadan 1997 et 1998 : dates anti-scientifiques !!
En 1997, la Nuit du Doute était fixée le lundi 29 décembre
et le premier jour de Ramadan a été annoncé pour le lendemain mardi 30. Or,
il était impossible de voir le croissant lunaire ce lundi 29 décembre
puisque la Lune s’est couchée à 17 h 17 (en heure française) avant
que ne se forme la Nouvelle Lune à 17 h 57 !! Prétendre avoir vu le croissant
alors que l’astre est au-dessous de la ligne d’horizon, avant même la
conjonction, et sachant qu’il faut un délai d’au moins 15 heures après cet
instant, c’est une étrange performance...
Nous publions les deux lettres reçues par la revue Islam
de France en réponse à nos demandes adressées d’une part au Bureau des
Longitudes, un des quatre organismes officiels au monde qui effectue les calculs
astronomiques (situé à l’Observatoire de Paris), et d’autre part au Géospace
Observatoire d’Aniane (à Montpellier). Hilal Michel RENARD
Bureau des Longitudes le 24 novembre 1997
77, rue Denfert-Rochereau - 75014 Paris
Messieurs,
En décembre 1997, la Nouvelle Lune aura lieu le 29 à 16 h
57 TU [TU = Temps Universel ; ajouter une heure pour l’heure française]. On
convient en général que le croissant de Lune est observable au moment du
coucher du Soleil si la Lune est au moins à 5° au-dessus de l’horizon et si la
distance au Soleil est au moins de 8°. Cette deuxième condition rend la Lune
visible en moyenne 16 heures après l’instant de la Nouvelle Lune. La Lune ne
sera alors visible que le 30 décembre.
Notons hS et hL les hauteurs du Soleil et de la Lune
au-dessus de l’horizon, aS et aL leurs azimuts et d la distance angulaire entre
la Lune et le Soleil. On a :
Cos d = sin hS sin hL + cos hS cos hL cos (aS - aL) (1)
a) à Paris, le 30 décembre 1997 à 16 h 1 mn TU :
aS = 54° 14’ ouest hS = 0° 1’
aL = 47° 12’ ouest hL = + 9° 22’
la formule (1) donne : d = 11° 42’
b) à Alger, le 30 décembre 1997 à 16 h 40 mn TU :
aS = 61° 12’ ouest hS = 0° 4’
aL = 56° 50’ ouest hL = + 10° 56’
la formule (1) donne : d = 11° 50’
c) à Ryad, le 30 décembre 1997 à 14 h 14 mn TU :
aS = 64° 46’ ouest hS = 0° 7’
aL = 64° 6’ ouest hL = + 10° 22’
la formule (1) donne : d = 10° 30’
Le minitel 3615 BDL et la formule (1) vous permettent de
connaître les dates de Nouvelles Lunes, les heures de coucher du Soleil, les
hauteurs et azimuts du Soleil et de la Lune ainsi que la distance angulaire
entre le Soleil et la Lune pour toute la période allant de 1900 à 2020. Il est
bon de noter que l’observation de la Lune reste soumise aux conditions
géographiques locales.
Souhaitant avoir répondu à votre attente, je vous prie
d’agréer, Messieurs, mes sincères salutations.
Pierre BRETAGNON
Géospace Observatoire d’Aniane le 12 novembre 1997
929, rue d’Alco - 34080 Montpellier
Monsieur,
Suite à votre demande de précisions, c’est avec le plus
grand plaisir que nous vous envoyons les renseignements demandés :
La Nouvelle Lune a lieu le 29 décembre 1997 à 16 h 57 UT 1
l Le 29 décembre, le Soleil se couche à Paris à 16 h 00 UT
et la Lune à 16 h 17 UT. La Lune se sera pas encore nouvelle à son coucher ce
qui dans tous les cas ne convient pas.
l Le 30 décembre, le Soleil se couche à Paris à 16 h 01 UT
et la Lune à 17 h 18 UT. La Lune sera alors âgée de 24 h 18, ce qui laisse
quelques chances d’observation pour le 30 décembre.
Donc, dans la mesure où les conditions météorologiques
sont très favorables, le croissant lunaire sera visible le mardi 30 décembre
1997, mais il sera très fin. Seules les personnes ayant une bonne vue pourront
le détecter. En revanche, le mercredi 31 décembre, l’observation sera plus
aisée pour tous.
J’espère que ces renseignements vous seront utiles pour une
observation du croissant lunaire et donc pour la détermination du début du
Ramadan.
Nous vous prions de croire, Monsieur, en l’assurance de nos
sentiments les meilleurs.
Bernard PELLEQUER, Directeur
1 - Heures en U.T. (temps universel) : pour votre montre en
France, ajouter 1 h.
En 1998, la Nuit du Doute était fixée le vendredi 18
décembre et le premier jour de Ramadan a été annoncé pour le lendemain
samedi 19 Or, la Nouvelle Lune ayant lieu le 18 à 22 h 42 TU (soit à
23 h 42 sur nos montres) et le Soleil se couchant à 16 h 53 en heure
française, il était impossible d’observer le croissant et d’en effectuer
l’annonce vers 20 heures soit près de 4 heures avant sa formation !!
L’absurdité se retrouve pour la fin de Ramadan : la Nouvelle Lune ayant lieu le
dimanche 17 janvier et le croissant n’étant visible que le lendemain 18, le
jeûne devrait prendre fin le 19, soit après 31 jours de carême !! Hilal
Michel RENARD
Institut de Mécanique Céleste de Calcul des Éphémérides
Bureau des Longitudes le 23 novembre 1998
77, rue Denfert-Rochereau - 75014 Paris
Monsieur,
En réponse à votre lettre du 18 novembre 1998, je vous
confirme que la Nouvelle Lune de décembre aura lieu le 18 à 22 h 42 mn en
Temps universel. Pour que le fin croissant de Lune apparaisse, il faut que la
distance angulaire entre la Lune et le Soleil soit de 8° et que la hauteur de
la Lune soit au moins de 5° au-dessus de l’horizon.
En ce qui concerne la Nouvelle Lune de décembre prochain, le
fin croissant sera visible à partir du 20 décembre après le coucher du Soleil
soit 15 h 54 en Temps universel à Paris.
Pour tout autre point du globe, les positions de la Lune et
du Soleil peuvent être trouvées sur notre serveur minitel 3615 BDL.
Je vous prie d’agréer, Monsieur, mes très sincères
salutations.
Michel HEURTIER
Géospace Observatoire d’Aniane
929, rue d’Alco - 34080 Montpellier
le 25 novembre 1998
Monsieur le Directeur
Suite à votre demande de précisions, c’est avec le plus
grand plaisir que nous vous envoyons les renseignements demandés :
La Nouvelle Lune a lieu le 18 décembre 1998 à 22 h 42 mn
U.T. 1
l Le 18 décembre, le Soleil se couche à Paris à 15 h 53 mn
UT, donc aucune possibilité d’observation ce jour où que ce soit sur la
planète Terre.
l Le 19 décembre, le Soleil se couche à Paris 15 h 54 mn et
la Lune à 16 h 46 mn UT. La Lune sera potentiellement observable étant âgée
de 19 h 14 mn. Remarquons toutefois que les conditions météo doivent être
particulièrement favorables car le croissant lunaire est dans ces conditions
très fin : réservé aux très bonnes vues dans de très bonnes conditions
météo. Compte tenu de cette remarque, les observateurs de ce jour situés le
plus à l’ouest auront plus de chance que ceux situés à l’est (possibilité
d’observer la Lune avec un âge plus grand).
l Le 20 décembre, le Soleil se couche à Paris à 15 h 54 mn
UT et la Lune à 17 h 39 mn UT. La Lune sera alors âgée ce 20 décembre , à
son coucher, de 42 heures 57 mn, ce qui laisse toutes chances d’observation où
que l’on se trouve sur la planète Terre.
Donc, dans la mesure où les conditions météorologiques
sont favorables, le croissant lunaire sera dans tous les cas visible le dimanche
20 décembre 1998.
J’espère que ces renseignements vous seront utiles pour une
observation du croissant lunaire et nous vous souhaitons un bon Ramadan.
Nous vous prions de croire, Monsieur le Directeur, en
l’assurance de nos sentiments les meilleurs.
Bernard PELLEQUER
Directeur
1 - Heures en U.T. (temps universel) : pour l’heure de votre
montre en France, ajouter 1 h.